2% d’inflation : la ligne Maginot de la zone euro

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Un peu moins de 2% d’inflation à moyen terme en zone euro, près de ce chiffre chez chaque membre, et stable : c’est l’objectif de Mario Draghi. Il le répète constamment. Un objectif qui réclame « patience et persistance », comme il le dit aussi (souvent). Mais nous n’y sommes pas, avec cet euro qui monte, ces marchés financiers nerveux, ce chômage élevé, ces élections partout, ce Brexit…

 2% d’inflation : la ligne Maginot de la zone euro

Illustration : Matthiashn (CC BY 2.0).

 

Pourtant, l’essentiel n’est pas là. Nous pensons que nous regrouper derrière cet objectif commun nous protège parce qu’il nous unit, comme la ligne Maginot en son temps. Or c’est illusoire. Nous nous épuisons à renforcer cette ligne (marché de capitaux, union bancaire, règles communes), mais oublions deux points essentiels : dès le début, le plan de la ligne Maginot était politiquement partiel, et comme avec les tanks, les outils de souveraineté militaire ont changé.

D’abord, les plans de la ligne Maginot à 2% d’inflation sont incomplets. Ils ont été dessinés pour être signés par tous les membres de la zone euro, Allemagne en tête. Pour elle, bien gérer la monnaie et le crédit, c’est précéder l’inflation, organiser les anticipations de salaires, donc de profit, d’investissement et d’emploi. L’euro peut alors être commun, mais à condition que les budgets restent sous la responsabilité de chaque pays. Sauf crise exceptionnelle, les voisins n’aident pas. Les soutiens à la Grèce, à l’Espagne ou au Portugal ont répondu aux risques majeurs que les crises de ces pays faisaient porter sur tous, et encore sous conditions et surveillances multiples !

Une nouvelle fois, ceci ne corrige pas les lacunes du plan. Christine Lagarde, à Paris le jeudi 14 février, le reconnaît. Il faut « mettre en place un mécanisme de solidarité au niveau de l’union bancaire », sachant que « quatre pays ont des stocks de créances douteuses ». Il faut aussi un marché européen des capitaux « pour permettre une alternative de financements au secteur bancaire qui sont prédominants dans la zone ». Il faut enfin une capacité budgétaire commune au sein de la zone : « cela permettrait d’avoir des politiques contracycliques quand c’est nécessaire… On sait bien qu’il y a une hostilité de l’Allemagne… mais si on respecte les objectifs budgétaires, on peut également renforcer les mécanismes de solidarité ».

Tout est dit, sauf l’essentiel : pourquoi donc les grands pays ont-ils tant de difficultés à « respecter les objectifs budgétaires », hors Allemagne ? Parce qu’ils ont laissé mener une concurrence fiscale et sociale, poussant à plus de flexibilité et à une concurrence prédatrice, sans avoir les moyens de la compenser par leur avance technologique et commerciale. L’Allemagne résiste, par l’automobile et la machine-outil, mais pour combien de temps ? Et les autres secteurs, et les autres pays ? L’Irlande taxe, chez elle, à 12% les entreprises sur les revenus perçus dans la zone ! Le Luxembourg attire les capitaux des autres, en les taxant moins. Le Portugal exonère d’impôt les retraités qui le rejoignent… Et ainsi de suite : une zone monétaire crée une concurrence plus saine sur plus vaste étendue certes, mais à condition de respecter des règles et normes communes, et surtout de limiter la concurrence fiscale. Autrement, le moins-disant fiscal escorte le moins-disant social, creusant tensions et déficits internes, fiscaux, économiques, sociaux et militaires. La ligne Maginot se fracture. Un budget commun est indispensable, que l’Allemagne n’est pas (encore ?) près d’accepter. Sans ce renforcement budgétaire et politique, la ligne ne tiendra pas.

Et que faire alors, face aux nouveaux tanks ! Cette ligne Maginot n’est pas à jour. Protéger un « marché unique » implique que l’on dispose des trois outils actuels de la puissance : une industrie de microprocesseurs, des réseaux de communication et des satellites. Or nos outils de communication, pourtant colonne vertébrale de notre vie économique, sociale et politique, peuvent être espionnés, pollués, piratés, sans avoir les moyens de créer les nôtres, au standard mondial. Et que faire contre ce qui se prépare pour nous diviser, effrayer, intoxiquer ? Où est la politique industrielle qui produira les armes qui garantissent notre démocratie ?

Se protéger, ce n’est jamais attendre derrière une ligne, mais avancer avec les outils de la puissance : budget, moyens militaires et outils de communication modernes. Autrement, on regarde l’inflation à la jumelle.